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Du côté où le soleil se lève...

MessagePublié: Jeu 21 Avr 2005, 11:55
par Ajalon
Heureuse. Telle a été mon enfance. Sans drames, sans heurts. Aucune razzia de Midgardiens sanguinaires, ni de croisade albionnaise à pleurer et à devoir venger.
Une jeunesse saine, faite de courses dans les bois, de baignades matinales dans les torrents frais et d'errance dans nos belles contrées hiberniennes.

Moumi et moi avons beaucoup voyagé. Jamais de ville en village, mais de bivouac en campement, loin du monde.
Presque tout ce que je sais, c'est d'elle que je l'ai appris. Moumi est ma mère. Quand nous sommes seules, je l'appelle " Maman ", mais depuis toujours, dès qu'un tiers est présent, " Moumi " devient, pour tous, son nom.
Elle a le parfum du bleuet et quand j'en ai l'occasion, je hume, le nez au sol, ces petites fleurs qui me rappellent le sein qu'elle m'a donné.

Ma naissance prématurée, au terme de sept lunes, a failli faire de moi une fille fragile, mais je crois que la Nature a été bienveillante.
L'accouchement a été délicat et la vieille sage-femme de Domnann qui m'a vue naître m'en parle avec émotion à chaque livraison de plantes, de racines et de fleurs que je récolte pour ses besoins.

Dans ma vie, il y a aussi Mouki. Il est arrivé l'année de mes huit ans. Maman l'a trouvé au matin du Solstice d'Hiver, gravement blessé devant notre cabane.
Sa convalescence a été longue. Des liens se sont tissés entre eux et je crois que chacun a trouvé dans l'autre une raison de plus de tenir à la vie.
Ils ont le même âge et ça doit les aider.
Mouki est parfois pénible, surtout avec ses énigmes: il en connait des quantités , et sa manie de répondre à mes questions par d'autres questions n'arrange rien. Il m'a appris à ne pas laisser transparaître mes émotions.

Nos journées sont lisses et sans surprise. Lever très tôt pour aller pêcher avant l'aube. Puis nous allons troquer nos prises à Connla.
Mouki n'aime pas l'argent. Il dit que ça corrompt et que si les gens jetaient tout leur or dans la mer et prenaient la résolution de s'entraider et d'échanger ce qu'ils ont en trop, la vie serait plus belle.

En attendant, quand il rentre des Vaux et que, manifestement, il a encore pris une raclée parce que son équipement a déjà fait plusieurs guerres ( c'est un vieux mage de Tir na Nog qui le lui a donné), je sais qu'un peu d'or ne lui ferait pas de mal.
Maman s'est sûrement dit la même chose. Depuis plusieurs semaines, ses absences me portent à croire que partir à l'aventure va occuper le temps qu'elle me consacrait puisque, ça y est, je vais voler de mes propres ailes et me débrouiller sans eux.

Cela s'est décidé en une journée. Depuis quelques mois, je me sentais étouffer sous leur sollicitude.
" Attention, rentre avant la nuit... Prends garde, n'écoute pas les garçons... Ne va pas au-delà de nos forts de frontière... "

Et puis ce jour bizarre est arrivé.

Déjà, le matin, je m'en souviens, Mouki avait été déçu de ne ramener à Connla que des harengs. Lui qui ne trouve ça bon qu'à étouffer un Midgardien !
Il ralait tellement que je me suis dirigée vers les bois pour y trouver un peu de calme.
Comme dans un songe, attentive au moindre bruissement, au moindre froissement, au plus petit pépiement, je me suis glissée vers le coeur de la forêt, et j'ai trouvé le grand chêne isolé qui étendait sa ramure sur la clairière...

Le dos contre son écorce, les pieds sur la mousse douce, les orteils crochés comme des racines dans l'humus tiède, les bras levés, mes dix doigts tendus vers le ciel comme autant de branches désireuses d'atteindre la lumière du soleil, je me suis retrouvée, sans savoir comment, en communion avec la Nature.
Je ressentais ce que l'écureuil dans le chêne ressentait, je savais où me diriger pour trouver des baies mûres, je perçevais la force cachée dans les arbres autour de moi...

Brin d'herbe parmi les brins d'herbe, je me laissai longuement bercer lorsque je sus qu'il était là.
J'ouvris les yeux et le vis devant moi, à quelques pas, juste devant mes vêtements posés en tas sur le sol.
Mouki, les bras croisés, pour une fois l'air surpris, me regardait fixement dans les yeux.

Il se retourna en me rappelant de ne pas rentrer tard, et de ne pas oublier de me rhabiller, ni de remettre mes bottes.

Quand je rentrai au camp, Maman était seule. Elle revenait de quelques jours passés aux Abysses, et elle en ramenait quelques pièces d'armure ( ça, c'était prévu ) , mais aussi une superbe épée d'une puissance extraordinaire: on sentait pulser la magie rien qu'en la regardant. Et il y avait cette bourse pendue à sa ceinture. Une bourse de cuir aux armoiries passées par le temps et les intempéries, mais on reconnaissait bien la tête d'un cerf.

Mouki rentra à la nuit tombée.
Il vit l'épée, il regarda la bourse, nous fit un sourire qui ressemblait à une grimace et repartit dans la nuit.
J'entends encore les paroles qu'il prononça, s'adressant à ma mère.
" Au moins, elle ne sera pas sentinelle comme... comme toi. "

Le lendemain, nous n'allâmes pas pêcher les saumons de la Shannon.
Le tavernier de Connla nous ramena Mouki vers midi dans une brouette: il avait bu toute la nuit et n'avait consenti à ne s'endormir qu'à l'aube.
Dans l'après-midi, nous dicutames. Maman expliqua que la bourse et l'épée lui avaient été offertes avec générosité et que Mouki n'avait pas à chercher plus loin.

Quant à moi, j'étais assez grande pour choisir ma voie, et, bien sûr, elle aurait aimé que je sois sentinelle, mais après tout, ma vie était ma vie, et pourvu qu'elle soit honorable et comble mes espérances...

La nuit qui suivit et la suivante encore, et toutes les autres depuis ce jour, je traverse la forêt et dans une clairière, foulant de mes pieds nus l'herbe humide de rosée, je rejoins l'assemblée qui m'attend.
Ils forment un cercle, les capuchons de leurs pélerines rabattus sur leurs visages, fantômes pâles dans l'ombre nocturne.
Celui qui est au centre, immense, s'avance vers moi lentement et prononce toujours la même litanie.

" Nous avons nos rites. Obéis à mes exigences. Sans sourciller. Avec gratitude et respect. Sans avoir ce regard étonné. "

Puis il dévoile son visage, et me demande: " Dis-moi, Honeybunch, qui es-tu ? ".

Et c'est toujours à ce moment que Mouki tire tendrement mes tresses en me disant que nous avons deux heures devant nous avant le lever du jour et que c'est le moment où se pêchent les saumons les plus gras de la baie de Connla.

Alors j'oublie le visage du mystérieux inconnu, mais sa question demeure, et me hante.

Un jour, Mouki oubliera de me réveiller et, je l'espère, j'irai au bout de mon rêve; j'aurai le temps de répondre et je n'aurai qu'à bien écouter mes paroles pour savoir enfin qui je suis vraiment.




Honeybunch



(Merci à Honeybunch de m'avoir permis de placer ici ce texte superbe. En espérant que d'autres mots viendront le compléter. Ajalon, le faucon aux ailes Azurées).